De la Turquie à Teheran, plongée au coeur de l’Iran

 

27/06/16  Dogubayazit – après Maku (Iran) = 104 km
28/06/16  … – Evoghli = 74 km
29/06/16  … – Marand = 68 km
30/06/16  … – Tabriz = 69 km
01/07/16  Tabriz – Teheran = 650 km en train + 11 km à vélo

De la chaleur, de l’acceuil et des nuits insolites, voici le récits de nos débuts chez les Chiites.

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Hop, à 8h nous sommes sur les vélos et quittons Dogubayazit avec vue sur le Mont Ararat qui a bien voulu se débarasser de ses nuages pour nous dire au revoir en beauté. Les sacoches sont pleines, on a claqué nos dernières livres turcs en nourriture comme si les iraniens n’avaient pas d’épiceries pour se ravitailler.P1100125 On file sur une route déserte au bitume impeccable mais le vent, ce coquin, a également décidé de nous dire au revoir à sa manière, c’est à dire en nous soufflant bien fort dans la face.
A 11 km de la frontière démarre une file de camion sur 2 voies, impressionnant. Les chauffeurs patientent sous le cagnard et nous regardent passer avec de grands yeux. Si on fait un rapide calcul, il y a là plus de 900 semi-remorques attendant de passer la frontière et il n’est que 10h, d’autres camion arrivent et nous n’en verrons aucun passer. On roule donc à contre-sens sur les voies opposées, adoptant déjà le « Iranian driving suicide style ». On en reparlera.P1100130
Un coup de tampon de sortie de la Turquie et on arrive côté iranien. Les portraits de l’ayatollah Komeini et d’Ali Khamenei nous font un peu froid dans le dos, ça rigole pas. On dirait des profs d’école à l’ancienne, hyper sévères et autoritaires. Le genre à te faire pisser dessus rien qu’en fronçant un sourcil. Ophélie a pris soin d’enfiler son déguisement « chamelière, reine du désert », ou « Ninja des sables », comme vous voulez. Moi je préfère « enfant de la lune », en rapport avec la maladie génétique pas marrante (bien connue sous le nom de Xeroderma pigmentosum). IMG_4536
Un de militaires tire la tronche et m’explique que la tunique d’Ophélie n’est pas assez longue, qu’elle devrait descendre jusqu’aux genoux. Je lui aurais bien répondu que c’est son cul qui est trop bas mais valait mieux rester diplomate. Il finit pas nous dire « Welcome in Iran » et nous guide au guichet où nos passeports sont rapidement tamponnés. Pas d’interrogatoires, pas de fouilles rectales, pas d’ongles arrachés ni de pinces crocodiles sur les tétons, désolé.
On change 100 dollars contre 3.400.000 rials. Ca y est, on est devenu millionnaire encore plus vite qu’un trader, qu’un actionnaire de Sanofy ou qu’un Balkany. Et sans voler personne !
On remonte sur les vélos et sommes rapidement arrêtés pour être pris en photo par les Iraniens. « Hello, how are you ? Where are your from ? ». C’est mignon et chaleureux même si ça gave un peu en fin de journée. La route descend en pente douce et ça file tout seul. Il y a beaucoup plus de voiture qu’en Turquie et les camions fument encore plus noir. L’essence ne coute que 0,30 centimes d’euro. Vous vous dites que c’est pas cher mais quand on sait que le salaire moyen en Iran est de 350 $, c’est pas donné tout de même.
Les gens klaxonnent et nous saluent, ça n’arrête jamais, on se sent les bienvenus. Enfin surtout moi, en tant qu’homme. Ophélie n’existe plus qu’à moitié dans ce pays.P1100139
Le paysage devient rapidement semi-désertique et la T°C monte en flèche. 36°C officiellement, plus de 40°C sur le compteur du vélo. Une chaleur très sèche, assez supportable finalement lorsqu’on roule; à l’arrêt, faut vite trouver de l’ombre. Pendant ces 4 étapes iraniennes, nous boirons environ 5 litres chacun par jour.
En fin d’après-midi, on s’arrête pour faire le plein d’eau à ce qui ressemble à une station service abandonnée. C’est en fait une station de pesage pour les camions dont Ali s’occupe. Il nous sort un broc d’eau de son frigo avec des glaçons, trop sympa. De fil en aiguille, alors qu’on avait prévu d’enquiller 20 ou 30 km de plus, on finit pas planter la tente derrière, se faire offrir du thé, des cerises, des abricots et à papoter. Dans cette partie de l’Iran, les gens parlent turc  et ça nous arrange bien. En 6 semaines, on a atteint un niveau incroyable, on connait au moins 10 mots et on sait compter jusqu’à 10 (sauf entre 6 et 8).IMG_4537 IMG_4538
On demande si il y a un coin ou on pourrait se laver, genre un robinet à l’abris des regards, un jet d’eau ou même une grande flaque pas trop crade. Ali nous emmène alors dans un endroit magique : un abattoir pour poulets. Ca pue, c’est crade, c’est glauque, plein de mouche et l’eau ne coule que par le robinet. En fait, ça ressemble carrément à une scène du film Saw. Mais on s’en contente largement et ça fait du bien après cette chaleur. P1100133Il nous invitera à venir manger avec lui et ses collègues de l’abattoir plus tard mais nous aurons déjà diné, impossible pour nous d’attendre la fin du jeûne (21h30 ici).
Le lendemain, on retourne se faire rotir sur nos vélos. La T°C dépasse 30°C dès 10h et Ophélie se régale sous son foulard et sa double épaisseur de vêtement. Sa tunique, en plus d’être trop courte, est trop transparente pour être portée seule. Mauvais choix.
Pour la pause midi, on se trouve une rivière et ça fait presque pshhiiitttt quand on met les pieds dedans. On essaye d’attendre la fin des heures chaudes mais ça ne sert à rien, la T°C monte jusqu’à 17h puis ne bouge plus jusqu’à 19 ou 20h.P1100137
En milieu d’après-midi, on s’arrête devant un Croissant Rouge, une unité d’intervention pour les accidents de la route qui a la réputation d’acceuillir les voyageurs de passage. Il est tôt et, comme la veille, on ne venait que pour faire le plein d’eau avant de continuer. Mais David nous dit qu’on peut rester alors on hésite. Puis il nous montre la pièce qu’on aura pour nous, la douche étincelante et le repas qu’on partagera. Alors on n’hésite pas longtemps.
On fait les présentations et on lui explique que c’était plus commode de s’appeler Mehmet et Aïcha en Turquie. Alors il décide avec le sourire de nous baptiser pour l’Iran, nous sommes désormais Hosein et Zeinab.
On se tape une sieste et mangeons avec eux, assis en tailleur autour d’une nappe posée par terre, à la façon iranienne. Ophélie trouve la soupe trop épicée alors un des gars lui fait une omelette à la tomate. On se couche tard et il fait encore 32°C à 23h30.IMG_4541
Ils sont peinards au Croissant Rouge :  4 gars en permanence, ils sont là 5 jours puis rentrent chez eux pendant 10 jours ! Et ces 2 dernières semaines, ils ne sont intervenus que sur 2 accidents, pour donner les 1ers soins et emmener les victmes à l’hopital. Alors ils passent beaucoup de temps devant leurs PC, la TV ou avec la Playstation.
Ceci dit, sachez que l’Iran a les routes les plus dangereuses du monde avec 17.000 morts et 300.000 blessés en 2014, 20 fois plus que la moyenne mondiale. Ils conduisent n’importe comment, doublent n’importe quand, il n’y a pas de règles. Des voitures nous doublent et freinent à notre niveau pour nous parler pendant qu’une autre dépasse le tout et qu’un camion surchargé avec chauffeur au telephone vient en face. Mais tout est normal, ça n’a l’air d’effrayer personne de finir en purée rouge dans un accident. Pour nous, à vélo, couché de surcroît, ça se passe bien. Les véhicules s’écartent comme il faut et on ne se sent pas en danger du tout.IMG_4543
Le réveil sonne à 5h30 et nous sommes sur les vélos à 6h pour le lever du soleil. On dit au revoir à David et filons pour profiter de qques heures fraîches. C’est de plus en plus sec mais la lumière du matin sublime ce paysage. P1100142A flan de montagne, j’aperçois un animal ressemblant drôlement à un puma. Il s’enfuit et j’essaye de le suivre à plus de 35 km/h pour le voir de plus prêt mais il s’évanouit et je n’en tire que ce cliché. P1100148Après recherche sur le net, il pourrait s’agir d’un caracal, le puma ne vivant que sur le continent américain. Ou alors c’était juste un clebs, mais ça fait pas rêver. C’est plus pratique à observer quand ils sont éclatés en bord de route en fait.
Comme on est parti tôt, on arrive avant midi à Marand. On a rendez-vous avec un hôte Warmshower (réseau d’hospitalité pour cyclo) qu’on avait contacté 2 semaines auparavant. Comme on est hyper prévoyant, on n’a pas noté son adresse ni son numéro de telephone. On n’a même pas de telephone. Mais ce mec, Akbar, est presque une légende dans la communauté Warmshower, nous sommes les 778 et 779eme cyclistes qu’il acceuille !
Alors on se pointe comme des fleurs dans la ville et nous arrêtons à un carrefour en se grattant la tête. Un ado à vélo se pointe illico et nous demande en anglais si on a besoin d’aide. On lui explique l’histoire, il passe un coup de fil et Akbar débarque en 5 minutes, alors que nous sommes encerclés d’iraniens curieux. Il nous amène chez lui où nous laissons les vélos et embarquons dans une voiture avec un de ses postes chez qui nous dormirons. Akbar est surveillé par la police qui lui interdit d’acceuilir des touristes, alors il feinte.

Akbar le marathonien

Akbar le marathonien

Dans son tacot, Mohammad nous conduit à son « cottage » : une espèce de hutte en torchis en haut de la montagne à 2000m, sans eau courante ni electricité, sauf celle produite par un panneau solaire. Waouh, on se croirait à Walden ! Il fait frais, c’est silencieux, la vue est superbe et Mohammad nous prépare un repas avant qu’on s’évanouisse d’hypoglycémie.

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On somnole toute l’après-midi et passons une soirée détendue avec des amis à lui. On en apprend un peu plus sur l’Iran, sans oser parler de la drôle de vie des femmes ici. IMG_4549Un sujet brûlant pour nous : avec la Turquie, on était déjà habitué à ne pas en voir beaucoup mais en Iran, on a l’impression d’évoluer dans un monde sans femmes. En 3 jours, nous en avons vu seulement 2 ou 3, bien cachées sous leurs draps noirs. IMG_4595
Que des hommes : dans la rue, sur les terrasses, au volant des voitures, dans les commerces, aux guichets… Notre vision de l’Iran évoluera certainement avec d’autres rencontres, mais cette façon de punir la féminité n’est pour nous qu’une immense et triste mascarade imposé par le régime, rendant les relations homme-femme très malsaines. Comment comprendre ces femmes sous leur tchador noir, se cachant comme si elles avaient honte alors qu’il fait plus de 35°C ?IMG_4624 IMG_4625
On passe une nuit dehors et ça valait bien le coup d’être réveillé à 6h pour cette vue là.IMG_4609
Après un petit dej’ offert par Akbar dans un parc, nous reprenons les vélos pour une étape facile vers Tabriz. Apès un col à près de 1800m, c’est 50 km sur une 2×2 voies dont le trafic ne cesse de s’intensifier. On s’arrête sur une aire de repos pour grignoter quand un gars vient nous offrir 2 limonades au citron vert. Il revient 2 minutes après et nous propose carrément un petit déjeuner. On se rapproche de sa voiture, il sort une grande couverture, la glacière, du thé, du pain et nous prépare une omelette sur un réchaud. On est des pachas dans ce pays ! Et heureusement qu’on est encore en plein ramadan !P1100164
On arrive ensuite rapidement à Tabriz, 2eme ville du pays. Il y a surement de chouettes choses à voir mais c’est trop grand pour nous, trop de voitures, trop de bruits, trop chaud. Et puis on a rendez-vous à Teheran le lendemain matin, alors on file à la gare, en périphérie, et on passe l’après-midi à l’ombre en attendant le départ du train de nuit. Mauvaise suprise en allant au guichet d’information (ou personne ne parle anglais), les vélos voyageront dans un train de fret qui arrivera 6h après le notre. Bon, c’est pas grave, au moins ils les acceptent, pas comme à la SNCF où il faut chialer devant un contrôleur taciturne.IMG_4627
On embarque donc léger dans notre wagon 1ere classe à 23€ la place où s’installe également un couple iranien. Ils parlent farsi alors la communication est limitée mais ils sont souriants et sortent plein de truc à manger qu’ils partagerons avec nous : fruits et concombres (considéré comme un fruit en Iran), poulet-frite (aaaaahhhh, trop bon !!!) et du thé. De notre côté, nous n’avons à partager que nos pauvres chips dégueux et de l’eau tiédasse. P1100165
On déplie les lits et passons une bonne nuit malgré les matelas dures comme du bois, ce qui semble être une constante en Iran. Cerise sur le gateau, le train arrive avec 2h de retard et nos vélos avec 2h d’avance au terminal de fret. A 10h30, nous sommes sur les tanks et bénissons notre GPS pour nous diriger dans cette agglomération gigantesque de 15 millions d’habitants. Nous sommes vendredi, l’équivalent du dimanche en France, donc le trafic est faible, une chance. Le soleil cogne fort et le compteur affichera la T°C record de 48°C (au soleil, au dessus du goudron).
Les iraniens sont hyper serviables et n’hésitent pas à nous prêter leur téléphone lorsque nous cherchons en vain l’adresse de notre hôte et Hadi vient rapidement à notre rencontre. ll est très gentil, c’est la 1ere fois qu’il acceuille des cyclistes. On est comme des coqs en pate, son appart en collocation est très grand, frais et près du métro. Hadi part le lendemain pour une convention d’archéologie en Italie puis ira visiter Paris. Pour l’occasion, il organise une fête le soir même avec plein d’amis.
Les voiles sautent immédiatement, des filles sont en débardeur et personne ne jeûne. On discute longuement avec Sia, prof d’anglais. Il nous explique que la société iranienne est incroyablement contradictoire et il est bien d’accord sur le terme « mascarade ». Il y a 2 mondes : l’extérieur où tout est caché derrière les apparences sous la pression d’un gouvernement non choisi et l’intérieur où les gens font ce qu’ils veulent, fument, mangent,  écoutent de la musique, se droguent, dansent… Ils pensent que les choses prendront des décennies à changer car le peuple iranien a, selon lui, une faculté incroyable à subir les choses sans rien dire, jusqu’à l’explosion, comme la révolution de 79. A cette époque, ils voulaient chasser la monarchie du pouvoir. Le fait qu’un régime islamique et tenace l’ait remplacé n’est qu’un concours de circonstance malheureux et subi. Et le vote ne change pas grand-chose car la religion a la main mise sur le pouvoir et ne laisse que peu d’options possibles. Un état laïc est la seule issue mais ça prendra du temps.P1100171
Bref, on passe une super soirée, Hadi joue du kamancheh (sorte de violon) pendant que ses amis chantent sans retenue des airs tristes et mélancoliques. Mais peut-être que ça parle de petits lapins qui font des bisous à des papillons, on n’y comprend rien. Ils mettent alors de la musique et tout le monde danse. C’est très bon enfant, et ils n’ont pas besoin d’alcool pour se détendre et s’amuser, contrairement à chez nous la plupart du temps.P1100170 Ils arriveront même à faire danser les 2 gros coincés que nous sommes et applaudirons Ophélie/Zeinab pour sa salsa orientale.
Ensuite, on mange tous ensemble par terre. IMG_4636Tout est très bon et ça les fait rire quand on leur dit qu’on a jamais vu un repas avalé aussi vite. Si les Turcs mangent avec un lance-pierre, les Iraniens le font avec une catapulte. C’est pas pour nous déplaire.


Il est déjà l’heure pour Hadi de filer à l’aéroport. Il nous laisse ses clefs et nous dit qu’on peut rester 1 semaines sans problèmes, le temps pour nous d’obtenir nos visas pour les pays suivants et pour Ophélie de rembourser une dette de sommeil qu’elle évalue à environ 2 semaines complète. Une normande n’est pas faite pour ce climat. Une normande est faite pour regarder la pluie tomber par 10°C. Une normande est faite pour manger du beurre salé, des galettes saucisses et du camembert au lait cru. Une normande est faite pour dormir 10h par nuit et se réveiller avec 1/2 litres de café noir. Une normande est déboussolée en Iran.
En 5 jours, nous avons eu un condensé d’Iran sans temps morts avec des gens d’une hospitalité confondante. Voyons un eu ce que va donner la suite.IMG_4611

A bientôt
Hosein & Zeinab.

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Mehmet, corbeaux et loup-cervier

    12/06/16  Erzincan – 15km avant Tercan = 83 km / +350m
    13/06/16  … – Kandilli = 75 km / +830m
    14/06/16  … – Erzurum = 41 km / +350m
    15 & 16/06/16  Erzurum = visa iranien et repos
    17/06/16  Erzurum – 10km avant Horasan = 78km / +270m
    18/06/16  … – Sirataslar = 56km /+770m
    19/06/16  … – Kars = 90 km / + 590m
    20/06/16  Kars = paperasse, encore

Commençons par un petite mise à jour du trajet effectué. Cliquez pour agrandircats

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On quitte tranquillement Erzincan, les rues et routes étant désertes en ce dimanche matin. Les gens doivent tous être devant Le Jour du Seigneur ou Telefoot. La route est magnifique et on ne se rappelle même plus la dernière fois qu’on a roulé sur un goudron aussi lisse. La vallée verdoyante laisse place à un canyon évasé et la route serpente le long d’une rivière. P1090935Les kilomètres s’enchaînent et comme on peine à trouver un coin d’ombre pour s’arrêter, la pause casse-croute n’a lieu qu’au bout de… 75 km !! Aaaarrrggghhh, c’était plus un estomac qu’on avait, mais un trou noir.P1090938
10 petits kilomètres de plus et on se trouve un spot de bivouac 4 étoiles : loin de la route avec herbe rase, rivière propre, pas de kangals et minarets à bonne distance. C’est là qu’entre en scène le scultpural Mehmet Buchannek.IMG_4345
Mehmet, les plus érudits d’entre vous l’auront deviné, est l’équivalent turc de Mitch Buchannon, le mec qui a passé 10 ans à courir au ralenti derrière les p’tit culs de la plage de Malibu.
Mehmet, il a même pas de maillot de bain. Pas grave, il utilise son bon vieux calbar en coton de presque tous les jours. Il est con ce Mehmet, il a 5 calbutes mais il met toujours les 2 même.
Mehmet, il surveille juste un méandre de l’Euphrate, ce long fleuve de 2780 km dont 455 en Turquie, le reste sinuant à travers des contrées moins propices à la baignade sauvage comme l’Irak, la Syrie et l’Arabie Saoudite. Le genre d’endroit ou 99% des noyades surviennent lors d’interrogatoires musclés de la bonne vieille école CIA. Pour ça, Mehmet ne peut rien faire.
Personne ne se baigne jamais ici et les bikinis retenant difficilement des mamelles siliconées sont plutôt rares, mais Mehmet reste vigilant, on sait jamais, il faut être prêt en cas d’ALERTE SUR L’EUPHRATE . Et comme dirait Mehmet : « Biz biraz eşek bağışıklık asla ».
Faudra qu’on vous fasse sa biographie complète, c’est vraiment un être à part.


Après une excellente nuit de sommeil, on reprend la route et c’est comme la vieille : du caviar. On ajoutera une nouvelle espèce à notre grande liste des animaux écrasés sur la route. Cette fois, c’est beaucoup moins marrant qu’un chat ou qu’un chaton : un Lynx Boréal, aussi appelé Loup-Cervier. Je mets des majuscules car c’est vraiment un prédateur magnifique, un Mehmet en version félin. Pas de chanson cette fois, je vois pas grand-chose à faire rimer avec « lynx », à part « larynx », « sphinx » et « stade de Reims ». Un peu tristounet.P1090923Un animal majestueux, 3 fois plus gros que le lynx ordinaire. Ça fait mal au cœur de voir celui-là, même si l’espèce n’est pas en danger à priori. M’enfin, quand on voit le peu de forêt qu’il reste en Turquie, ça doit pas être facile tous les jours pour ces gros chats mangeurs de chevreuils.
Le soir, on se dégote encore un bord de rivière au calme. Mehmet fera juste une toilette vite-fait cette fois, Mehmet n’aime pas la vase.IMG_4357
Au coucher du soleil, nous apercevrons un sanglier monstrueux. Les yeux injectés de sang, au moins 130 kg, il n’aura même pas peur quand je l’approcherai et ira se frotter tranquillement contre un arbre en faisant des bruits d’ours. Flippant, j’étais content d’avoir un zoom.P1090947
Dernière étape pour Erzurum vite avalée avec une petite route secondaire bucolique et une ligne droite de 20 km en faux-plat montant pour finir.

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La compote de goudron, un régal pour les pneus

De loin, ça avait l’air moche et de près, ça se confirme. On est donc à Erzumoche. Je n’ai pris aucune photo, vous n’avez qu’à imaginer une ville normale,  vous la bombardez et ensuite vous la reconstruisez n’importe comment en utilisant seulement les débris. J’exagère un peu. Y’avait quand même un superbe centre commercial de type Paris-Nord 2 avec détecteurs de métaux à l’entrée, de bien beaux magasins dans la plus pure veine « mondialisation » et des restaurants typiques comme Mc Donald, Domino’s Pizza et Burger King. Et c’est dans ce dernier qu’on échoue pathétiquement pour s’enfiler le plus gros burger possible. Ramadan oblige, mais c’était vraiment pas terrible. Ils font des steaks gout « cuisson au barbecue », mais ça se sent que c’est bidon.
On passe 3 nuits à l’hôtel. On pensait devoir rester 1 semaine à Erzumoche mais la procédure pour nos visas Iraniens est allé plus vite que prévu (malgré une bourde monumentale de Fred qui lit les mails trop vite…) et on a pu récupérer nos sésames dès le lendemain de notre arrivée. En 1h30 et 150 € (!!!!), c’est bouclé. La photo du visa d’Ophélie est collector. Déjà qu’à la base, le photographe du Pirée avait retouché Ophélie pour enlever les traces de bronzage panda, les gars du consulat iranien l’ont mis en noir et blanc et ont changé les proportions. Maintenant, on dirait une Djihadiste de 120 kg des années 70.P1090953
On reste le lendemain pour se reposer, on a les jambes en coton. Et puis il pleut, c’est pas plus mal.
On passe aussi un moment délicieux à mettre en ligne un article pour ce blog étincelant. La connexion de l’hôtel saute chaque fois qu’on change de page ou qu’on la rafraichit. Un jeu de patience que j’abandonne assez vite. Solution de repli :  le cybercafé en face. Je mets 3 plombes à me connecter, je charge les photos et… coupure d’électricité ! Un régale, respire Fred, respire, ne jette pas ce putain de clavier turc, recrache la souris, voilà, c’est mieux. Je tiens bon et boucle l’article les dessous de bras dégoulinant d’acide.
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On part ensuite avec pour objectif Kars, la prochaine grande ville à 210 km. Sur le papier, c’est une étape caviar avec une petite côte en échauffement puis 80 km de faux-plat descendant. Mais la nature, cette crevure adorée et détestée, en décide autrement en nous soufflant un bon gros vent de face qui me rend dingue – Ophélie la djihadiste gère tout ça sereinement – et nous scotch parfois à 12 km/h sur le plat. Dans ces conditions, tout est moche, tout est négatif et on s’arrête même pas quand des gars d’un chantier nous invite à boire un thé (en plein vent).

Dans un bled, un gosse court à côté de nous :
Lui :  »  Hello ! Michael Jackson ! »
Moi : « Hello ! Patrick Bruel ! »

J’avais rien trouvé d’autre sur le coup, désolé. Les gosses viennent souvent à notre rencontre, ces sacripants passent leur temps à jouer dehors plutôt que de s’enfermer sagement et de s’instruire devant une Playstation, sur Facebook ou devant Youporn Youtube. A chaque fois c’est « What’s your name ? » et nous on répond  » Mehmet » et  » Aïcha » (pour les rares fois ou ils s’adressent à la femelle Ophélie). C’est trop compliqué de s’appeler Fred et Ophélie, alors on a changé de nom et ça n’étonne personne. Ensuite le dialogue s’arrête là, ils ont lâché tout leurs mots d’anglais et  ils nous regardent en rigolant. On dit au revoir et on repart.
On sert les dents, faisons le plein d’eau à une station service et trouvons un spot 3 étoiles. Y’avait un peu trop de déchets et de moustiques pour la 4eme étoile, dommage. Et puis y’a trop de vent pour sortir Mehmet et son beau caleçon. IMG_4373
Encore une excellente nuit de sommeil et nous repartons. On est sur les vélo à 8h, pile quand le vent se lève. Génial, on n’est pas pote mais au moins on est synchro.

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Bricolage au bivouac : suppression d’un point dur dans le jeu de direction

On arrive à Horasan et devons nous arrêter, ce qui est assez rapide avec le vent. La ville est glauque et les habitants nous regardent comme si j’étais un dragon et Ophélie une licorne. Ils répondent à peine à nos bonjours et restent plantés là, à nous scanner. On dirait que tout les hommes errent sans but dans la ville; les femmes, comme d’habitude, sont invisibles. Des gosses nous demandent « What’s your name ? » puis « Money ».
Alors on traine pas et j’achète les même trucs que d’habitude :  2 gros pains, 2 kg de tomates, 1 kg de concombre, 500g de fromage, 500g d’olives, 1 kg de nectarine, 4 bananes, des spaghettis et c’est parti. Elles sont magiques nos sacoches : tu crois que c’est plein mais tu peux en rajouter à l’infini. On quitte la grande route pour s’évader dans la cambrousse. On le devine à peine à ce moment là, mais on entre – Hiiiiiiiiiiiiii !!! (cri d’angoisse) – dans la Dead Corbak’s Valley.  La Vallée des Corbeaux Morts, en français.
Ça commence par une route paisible dans les champs, vent de face, pour rappel.

P1090970Très vite on aperçoit les premiers corbeaux morts sur la route. Des corbeaux ! L’un des animaux les plus futés de la terre ! L’une des espèces, à l’instar des rats et des fourmis, qui survivrait à la fin du monde ! Voire même à la fin des 35 heures ! Bizarre.
Ensuite, c’est des décharges sauvages. Voici donc l’explication de tout ces oiseaux de malheur. Un bon repas d’ordure et un gros coup de vent semblent les attirer inexorablement vers un destin aussi funeste que bitumé. Mais c’est pas tout. On traverse ensuite les villages de la vallée. Horasan n’était qu’un avant-gout. Là, on se croirait sur le tournage d’un épisode de The Walking Dead. C’est pas la pauvreté qui nous effraie, on en a vu au Pérou et en Bolivie. Et puis les gens ne sont pas miséreux, ils vivent simplement sur un mode différent du notre (certainement bien plus durable et responsable soit dit en passant). Non, il règne une atmosphère étrange, on reçoit des mauvaises ondes. Ça vient surement de nous, ou alors du ramadan qui rend les gens plus ou moins amorphe en milieu de journée. On nous aurait peut-être même offert le thé si on avait pas traversé tout ça comme des balles. Pareil que pour Erzurum, aucune photo.
A cela s’ajoute des averses, certes rares, mais tombant systématiquement aux moments critiques : lors de la pause casse-croute, dans une montée à 10% ou t’as pas du tout envie de t’arrêter, et lors du montage de la tente. On en rigole après coup de tout ça et ça fait des trucs à raconter mais on a passé une journée pourri à se demander ce qu’on foutait là.

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mais c’est jolie quand même

On se pose super tôt, claquons une sieste et réparons tout ça avec un repas au top. Ophélie a mis un 19/20 à mes pâtes, c’est pas rien, c’est même un record. Malgré le réchaud qui faisait des siennes et la pluie qui tombait (la Loi de Murphy…) on a fait suer des oignons à la poêle, versé dessus une boîte d’aubergine cuisinées avec des tomates, des vache-qui-rit pour bien lier, et mélangé le tout aux spaghettis. Une tuerie, ça va mieux.IMG_4376
Un gros dodo au calme et nous enchainons avec la dernière étape, avec – tiens quelle surprise ?! – le vent de face. Mais nos efforts sont enfin récompensés avec des paysages alpins sublimes et des forêts de pin sylvestre. Ça fait du bien de voir des arbres. La Turquie semble suivre poussivement un programme de protection mais y’a du boulot. On croise un village perdu dans la montagne, les conditions doivent être rudes en hiver.

 

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Un col à  2368m et nous basculons dans la vallée suivante, en descente. Un dernier village Walking Dead en plein travaux – de quoi, impossible de le dire tellement c’est le bordel – et nous retrouvons la grande route. A la station service, les gars sont sympas et nous installent à l’intérieur. Ça ne leur pose pas problème qu’on mange devant eux et ils nous offriront même un thé. J’achète un petit paquet de crackers en forme de poisson, c’est mignon, j’me dis que ça plaira à Ophélie. Mais en fait non, car ça a vraiment le gout de poisson. Moi j’aime bien, c’est comme manger une pomme qui a le gout de banane, surprenant. Ou comme manger des croquettes pour chien avec gout pour chat.
Encore 30 km et on atteint enfin Kars. On redoute un peu la ville mais ça va : ni décharges en vue ni corbeaux morts et le centre-ville est carrément sympa. Les gens se retournent sur nos vélo, mais pas comme si des flammes sortaient de nos pneus et qu’un arc-en-ciel nous suivait. On est surpris de voir si peu de femmes voilées, on est même surpris de voir tant de femmes, seule ou entre copines. La ville est pour moitié kurdes, la religion est moins présente. On se dégote un hôtel un peu mieux que d’habitude, l’anniversaire d’Ophélie approche, faut pas déconner. Un truc avec des draps à la bonne taille et une douche terminée. Et même la TV avec un France-Suisse de l’Euro 2016 aussi passionnant qu’un bilan comptable en croate.
On passe la journée du lendemain à planifier notre séjour en Iran et à bosser sur les visas. Ça se goupille pas mal du tout. Très bientôt, vous pourrez voir Ophélie dans sa tenue mi-ninja, mi-Izzie-malade.

Nous entrerons en Iran le 28 juin, d’ici là, vous aurez droit à une dernière fournée de « Mehmet et Aïcha font du vélo en Turquie » avant de passer aux « Pieds devant en Iran ». Ça rime, c’est trop beau.