Mehmet, corbeaux et loup-cervier

    12/06/16  Erzincan – 15km avant Tercan = 83 km / +350m
    13/06/16  … – Kandilli = 75 km / +830m
    14/06/16  … – Erzurum = 41 km / +350m
    15 & 16/06/16  Erzurum = visa iranien et repos
    17/06/16  Erzurum – 10km avant Horasan = 78km / +270m
    18/06/16  … – Sirataslar = 56km /+770m
    19/06/16  … – Kars = 90 km / + 590m
    20/06/16  Kars = paperasse, encore

Commençons par un petite mise à jour du trajet effectué. Cliquez pour agrandircats

P1090918

On quitte tranquillement Erzincan, les rues et routes étant désertes en ce dimanche matin. Les gens doivent tous être devant Le Jour du Seigneur ou Telefoot. La route est magnifique et on ne se rappelle même plus la dernière fois qu’on a roulé sur un goudron aussi lisse. La vallée verdoyante laisse place à un canyon évasé et la route serpente le long d’une rivière. P1090935Les kilomètres s’enchaînent et comme on peine à trouver un coin d’ombre pour s’arrêter, la pause casse-croute n’a lieu qu’au bout de… 75 km !! Aaaarrrggghhh, c’était plus un estomac qu’on avait, mais un trou noir.P1090938
10 petits kilomètres de plus et on se trouve un spot de bivouac 4 étoiles : loin de la route avec herbe rase, rivière propre, pas de kangals et minarets à bonne distance. C’est là qu’entre en scène le scultpural Mehmet Buchannek.IMG_4345
Mehmet, les plus érudits d’entre vous l’auront deviné, est l’équivalent turc de Mitch Buchannon, le mec qui a passé 10 ans à courir au ralenti derrière les p’tit culs de la plage de Malibu.
Mehmet, il a même pas de maillot de bain. Pas grave, il utilise son bon vieux calbar en coton de presque tous les jours. Il est con ce Mehmet, il a 5 calbutes mais il met toujours les 2 même.
Mehmet, il surveille juste un méandre de l’Euphrate, ce long fleuve de 2780 km dont 455 en Turquie, le reste sinuant à travers des contrées moins propices à la baignade sauvage comme l’Irak, la Syrie et l’Arabie Saoudite. Le genre d’endroit ou 99% des noyades surviennent lors d’interrogatoires musclés de la bonne vieille école CIA. Pour ça, Mehmet ne peut rien faire.
Personne ne se baigne jamais ici et les bikinis retenant difficilement des mamelles siliconées sont plutôt rares, mais Mehmet reste vigilant, on sait jamais, il faut être prêt en cas d’ALERTE SUR L’EUPHRATE . Et comme dirait Mehmet : « Biz biraz eşek bağışıklık asla ».
Faudra qu’on vous fasse sa biographie complète, c’est vraiment un être à part.


Après une excellente nuit de sommeil, on reprend la route et c’est comme la vieille : du caviar. On ajoutera une nouvelle espèce à notre grande liste des animaux écrasés sur la route. Cette fois, c’est beaucoup moins marrant qu’un chat ou qu’un chaton : un Lynx Boréal, aussi appelé Loup-Cervier. Je mets des majuscules car c’est vraiment un prédateur magnifique, un Mehmet en version félin. Pas de chanson cette fois, je vois pas grand-chose à faire rimer avec « lynx », à part « larynx », « sphinx » et « stade de Reims ». Un peu tristounet.P1090923Un animal majestueux, 3 fois plus gros que le lynx ordinaire. Ça fait mal au cœur de voir celui-là, même si l’espèce n’est pas en danger à priori. M’enfin, quand on voit le peu de forêt qu’il reste en Turquie, ça doit pas être facile tous les jours pour ces gros chats mangeurs de chevreuils.
Le soir, on se dégote encore un bord de rivière au calme. Mehmet fera juste une toilette vite-fait cette fois, Mehmet n’aime pas la vase.IMG_4357
Au coucher du soleil, nous apercevrons un sanglier monstrueux. Les yeux injectés de sang, au moins 130 kg, il n’aura même pas peur quand je l’approcherai et ira se frotter tranquillement contre un arbre en faisant des bruits d’ours. Flippant, j’étais content d’avoir un zoom.P1090947
Dernière étape pour Erzurum vite avalée avec une petite route secondaire bucolique et une ligne droite de 20 km en faux-plat montant pour finir.

P1090939

La compote de goudron, un régal pour les pneus

De loin, ça avait l’air moche et de près, ça se confirme. On est donc à Erzumoche. Je n’ai pris aucune photo, vous n’avez qu’à imaginer une ville normale,  vous la bombardez et ensuite vous la reconstruisez n’importe comment en utilisant seulement les débris. J’exagère un peu. Y’avait quand même un superbe centre commercial de type Paris-Nord 2 avec détecteurs de métaux à l’entrée, de bien beaux magasins dans la plus pure veine « mondialisation » et des restaurants typiques comme Mc Donald, Domino’s Pizza et Burger King. Et c’est dans ce dernier qu’on échoue pathétiquement pour s’enfiler le plus gros burger possible. Ramadan oblige, mais c’était vraiment pas terrible. Ils font des steaks gout « cuisson au barbecue », mais ça se sent que c’est bidon.
On passe 3 nuits à l’hôtel. On pensait devoir rester 1 semaine à Erzumoche mais la procédure pour nos visas Iraniens est allé plus vite que prévu (malgré une bourde monumentale de Fred qui lit les mails trop vite…) et on a pu récupérer nos sésames dès le lendemain de notre arrivée. En 1h30 et 150 € (!!!!), c’est bouclé. La photo du visa d’Ophélie est collector. Déjà qu’à la base, le photographe du Pirée avait retouché Ophélie pour enlever les traces de bronzage panda, les gars du consulat iranien l’ont mis en noir et blanc et ont changé les proportions. Maintenant, on dirait une Djihadiste de 120 kg des années 70.P1090953
On reste le lendemain pour se reposer, on a les jambes en coton. Et puis il pleut, c’est pas plus mal.
On passe aussi un moment délicieux à mettre en ligne un article pour ce blog étincelant. La connexion de l’hôtel saute chaque fois qu’on change de page ou qu’on la rafraichit. Un jeu de patience que j’abandonne assez vite. Solution de repli :  le cybercafé en face. Je mets 3 plombes à me connecter, je charge les photos et… coupure d’électricité ! Un régale, respire Fred, respire, ne jette pas ce putain de clavier turc, recrache la souris, voilà, c’est mieux. Je tiens bon et boucle l’article les dessous de bras dégoulinant d’acide.
P1090958
On part ensuite avec pour objectif Kars, la prochaine grande ville à 210 km. Sur le papier, c’est une étape caviar avec une petite côte en échauffement puis 80 km de faux-plat descendant. Mais la nature, cette crevure adorée et détestée, en décide autrement en nous soufflant un bon gros vent de face qui me rend dingue – Ophélie la djihadiste gère tout ça sereinement – et nous scotch parfois à 12 km/h sur le plat. Dans ces conditions, tout est moche, tout est négatif et on s’arrête même pas quand des gars d’un chantier nous invite à boire un thé (en plein vent).

Dans un bled, un gosse court à côté de nous :
Lui :  »  Hello ! Michael Jackson ! »
Moi : « Hello ! Patrick Bruel ! »

J’avais rien trouvé d’autre sur le coup, désolé. Les gosses viennent souvent à notre rencontre, ces sacripants passent leur temps à jouer dehors plutôt que de s’enfermer sagement et de s’instruire devant une Playstation, sur Facebook ou devant Youporn Youtube. A chaque fois c’est « What’s your name ? » et nous on répond  » Mehmet » et  » Aïcha » (pour les rares fois ou ils s’adressent à la femelle Ophélie). C’est trop compliqué de s’appeler Fred et Ophélie, alors on a changé de nom et ça n’étonne personne. Ensuite le dialogue s’arrête là, ils ont lâché tout leurs mots d’anglais et  ils nous regardent en rigolant. On dit au revoir et on repart.
On sert les dents, faisons le plein d’eau à une station service et trouvons un spot 3 étoiles. Y’avait un peu trop de déchets et de moustiques pour la 4eme étoile, dommage. Et puis y’a trop de vent pour sortir Mehmet et son beau caleçon. IMG_4373
Encore une excellente nuit de sommeil et nous repartons. On est sur les vélo à 8h, pile quand le vent se lève. Génial, on n’est pas pote mais au moins on est synchro.

P1090960

Bricolage au bivouac : suppression d’un point dur dans le jeu de direction

On arrive à Horasan et devons nous arrêter, ce qui est assez rapide avec le vent. La ville est glauque et les habitants nous regardent comme si j’étais un dragon et Ophélie une licorne. Ils répondent à peine à nos bonjours et restent plantés là, à nous scanner. On dirait que tout les hommes errent sans but dans la ville; les femmes, comme d’habitude, sont invisibles. Des gosses nous demandent « What’s your name ? » puis « Money ».
Alors on traine pas et j’achète les même trucs que d’habitude :  2 gros pains, 2 kg de tomates, 1 kg de concombre, 500g de fromage, 500g d’olives, 1 kg de nectarine, 4 bananes, des spaghettis et c’est parti. Elles sont magiques nos sacoches : tu crois que c’est plein mais tu peux en rajouter à l’infini. On quitte la grande route pour s’évader dans la cambrousse. On le devine à peine à ce moment là, mais on entre – Hiiiiiiiiiiiiii !!! (cri d’angoisse) – dans la Dead Corbak’s Valley.  La Vallée des Corbeaux Morts, en français.
Ça commence par une route paisible dans les champs, vent de face, pour rappel.

P1090970Très vite on aperçoit les premiers corbeaux morts sur la route. Des corbeaux ! L’un des animaux les plus futés de la terre ! L’une des espèces, à l’instar des rats et des fourmis, qui survivrait à la fin du monde ! Voire même à la fin des 35 heures ! Bizarre.
Ensuite, c’est des décharges sauvages. Voici donc l’explication de tout ces oiseaux de malheur. Un bon repas d’ordure et un gros coup de vent semblent les attirer inexorablement vers un destin aussi funeste que bitumé. Mais c’est pas tout. On traverse ensuite les villages de la vallée. Horasan n’était qu’un avant-gout. Là, on se croirait sur le tournage d’un épisode de The Walking Dead. C’est pas la pauvreté qui nous effraie, on en a vu au Pérou et en Bolivie. Et puis les gens ne sont pas miséreux, ils vivent simplement sur un mode différent du notre (certainement bien plus durable et responsable soit dit en passant). Non, il règne une atmosphère étrange, on reçoit des mauvaises ondes. Ça vient surement de nous, ou alors du ramadan qui rend les gens plus ou moins amorphe en milieu de journée. On nous aurait peut-être même offert le thé si on avait pas traversé tout ça comme des balles. Pareil que pour Erzurum, aucune photo.
A cela s’ajoute des averses, certes rares, mais tombant systématiquement aux moments critiques : lors de la pause casse-croute, dans une montée à 10% ou t’as pas du tout envie de t’arrêter, et lors du montage de la tente. On en rigole après coup de tout ça et ça fait des trucs à raconter mais on a passé une journée pourri à se demander ce qu’on foutait là.

P1090972

mais c’est jolie quand même

On se pose super tôt, claquons une sieste et réparons tout ça avec un repas au top. Ophélie a mis un 19/20 à mes pâtes, c’est pas rien, c’est même un record. Malgré le réchaud qui faisait des siennes et la pluie qui tombait (la Loi de Murphy…) on a fait suer des oignons à la poêle, versé dessus une boîte d’aubergine cuisinées avec des tomates, des vache-qui-rit pour bien lier, et mélangé le tout aux spaghettis. Une tuerie, ça va mieux.IMG_4376
Un gros dodo au calme et nous enchainons avec la dernière étape, avec – tiens quelle surprise ?! – le vent de face. Mais nos efforts sont enfin récompensés avec des paysages alpins sublimes et des forêts de pin sylvestre. Ça fait du bien de voir des arbres. La Turquie semble suivre poussivement un programme de protection mais y’a du boulot. On croise un village perdu dans la montagne, les conditions doivent être rudes en hiver.

 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Un col à  2368m et nous basculons dans la vallée suivante, en descente. Un dernier village Walking Dead en plein travaux – de quoi, impossible de le dire tellement c’est le bordel – et nous retrouvons la grande route. A la station service, les gars sont sympas et nous installent à l’intérieur. Ça ne leur pose pas problème qu’on mange devant eux et ils nous offriront même un thé. J’achète un petit paquet de crackers en forme de poisson, c’est mignon, j’me dis que ça plaira à Ophélie. Mais en fait non, car ça a vraiment le gout de poisson. Moi j’aime bien, c’est comme manger une pomme qui a le gout de banane, surprenant. Ou comme manger des croquettes pour chien avec gout pour chat.
Encore 30 km et on atteint enfin Kars. On redoute un peu la ville mais ça va : ni décharges en vue ni corbeaux morts et le centre-ville est carrément sympa. Les gens se retournent sur nos vélo, mais pas comme si des flammes sortaient de nos pneus et qu’un arc-en-ciel nous suivait. On est surpris de voir si peu de femmes voilées, on est même surpris de voir tant de femmes, seule ou entre copines. La ville est pour moitié kurdes, la religion est moins présente. On se dégote un hôtel un peu mieux que d’habitude, l’anniversaire d’Ophélie approche, faut pas déconner. Un truc avec des draps à la bonne taille et une douche terminée. Et même la TV avec un France-Suisse de l’Euro 2016 aussi passionnant qu’un bilan comptable en croate.
On passe la journée du lendemain à planifier notre séjour en Iran et à bosser sur les visas. Ça se goupille pas mal du tout. Très bientôt, vous pourrez voir Ophélie dans sa tenue mi-ninja, mi-Izzie-malade.

Nous entrerons en Iran le 28 juin, d’ici là, vous aurez droit à une dernière fournée de « Mehmet et Aïcha font du vélo en Turquie » avant de passer aux « Pieds devant en Iran ». Ça rime, c’est trop beau.

Panardos VS Wild : l’Anatolie pure et dure

 

 

 

  • 03/06/16  Göreme – avant Develi = 72 km / +750m
  • 04/06/16  … – Oguzlar (D300) = 93 km / +770m
  • 05/06/16  … – 20km avant Kangal = 120 km / + 1060m
  • 06/06/16  … – Kangal = 20 km / + 225m => Repos
  • 07/06/16  Kangal – Demirdag = 97 km / +1200m
  • 08/06/16  … – 10 km avant Iliç = 60 km / +1250m
  • 09/06/16  … – 20 km avant Kemah = 58 km / +1320m
  • 10/06/16  … – Erzincan = 73 km / + 1100m
  • 11/06/16  Erzincan = repos bien mérité

IMG_4260

On quitte donc la super pension Köse (merci aux Cyclaustraliens pour le tuyau) en se demandant si on aurait pas dû rester une journée de plus car randonner à pied ne nous a pas vraiment reposé les jambes.

P1090733

La sortie de Göremeland est une torture : une montée en pavés grossiers atteignant plus de 20% au pire endroit. Impossible à vélo et, même en poussant, ça fait une sacrée séance de squats-fessiers-gainage-cardio. On se croirait un samedi matin avec Farid le tortionnaire, avec double dose de Lacazette. En plus, on a eu la très bonne idée de s’empiffrer au p’tit déj et il fait une chaleur à crever dans cette cuvette Cappadocienne. Voilà, 3 jours dans le confort et on redevient des larves.

On grimpe toute la matinée sur une petite route déserte et passons un col, un orage nous frôlant mais n’osant pas arroser nos corps musclés ruisselant de sueur. Hmmm c’est chaud hein ? Calmez-vous.

On redescendant vers un plateau et un lac aux abords desséchés. Ça rappelle Uyuni, en moins bien quand même. C’est dur de faire mieux que la descente sur Uyuni, c’est une vision qui marque une vie de cyclo à jamais. C’est comme un mélomane assistant pour la 1ere fois à un concert de David Guetta. Heu non, l’exemple n’est pas bon en fait.

P1090741

Une petite pause dans une station service et on enchaîne sur du plat vent dans le dos avec, sur notre gauche, une belle montagne au sommet enneigé (Erciyes Dagi 5855m) et , sur notre droite, un beau plateau avec ses troupeaux de moutons, ses bergers et leurs Kangals (1m20). Nous sommes interpellés par un gars dans sa cahute. Il nous invite à boire de l’Ayran fait maison (boisson à base de yaourt, d’eau et de sel) et on « papote » avec sa femme et une amie. Ils ont 4 enfants et l’un d’eux est prof de tennis à Paris. On a du mal à imaginer comment il a fait pour en arriver là, alors que les 3 autres bossent dans le coin, à l’usine ou aux champs.

Ils nous invitent à rester pour la nuit mais je sais pas ce qui nous prend, on refuse, on reprend la route et on se pose 10 km plus loin dans la nature. Des vrais sauvages.

Bon, la vue est au top, ça compense.IMG_4229

Le lendemain, réveil à 6h30 et à 8h sur les vélos. L’étape est vallonnée, comme toujours, faut pas venir en Turquie pour du plat. On rejoint la D300, avec un « D » comme départementale mais c’est une 2 x 2 voies. La circulation est très faible, la bande d’arrêt d’urgence assez large pour qu’on roule côte à côte et le vent pousse fort dans le dos. A une station service, le pompiste nous offre le thé et le gars de la boutique refusera qu’on paye nos glaces. Ça fait chaud au cœur des p’tits gestes comme ça. On aurait su, on aurait pris des Magnums et pas les esquimaux à 25 centimes.IMG_4235

On s’arrête assez tôt et posons la tente sur le spot de rêve. L’eau est très froide mais enlève aussi bien la crasse que les courbatures. Comme on est dans un pays musulmans, il est pour le moins délicat de se baquer à poil comme en France. Alors j’y vais habillé et ça a l’avantage de faire une lessive.

IMG_4248

Re-réveil à 6h30 et à nouveau sur les vélo à 8h. La D300 est encore plus déserte qu’hier et ça monte pendant ce qui nous parait être des jours. On enquille les kilomètres sans croiser ni épiceries ni stations services. La panique commence à nous emparer : ON N’A PLUS DE PAIN BORDEL ! On quitte alors la grande route pour s’enfoncer dans le sauvage anatolien. Au premier bled, 40 habitants à vue de nez, on demande s’ils ont du ekmek (pain). Ekmek yok (pas de pain). Merde (merde). Il y a juste une micro épicerie, genre 1 x 2 m et qui vend n’importe quoi. Et j’achète n’importe quoi, j’ai trop faim : des Petits Beurres, des bonbons et 2 litres de Pepsi. On va aller loin avec ça.P1090773

Heureusement le sauveur arrive. Il s’appelle Tamur, ou Tomur, ou Taaamor, bref c’est ni Roger ni Eusèbe et il parle anglais. Il a vécu 7 ans à Londres ou il avait une boutique de vêtement. Maintenant, il cultive la terre ici, à 1600m d’altitude, le grand écart. Il nous invite à boire le thé chez son cousin qui s’avère être le micro-épicier. Super moment au chaud, assis, en pouvant vraiment communiquer. Les gens du coin sont caucasiens, ça remonte à 5 générations et ils ont encore de la famille en Russie. Ils parlent un patois local. Pendant ce temps, Madame Micro-épicier (la seule à ne pas s’assoir à table avec nous…) sort de la pâte à pain, en fait des galettes et les met à frire dans une casserole. Au top, on avait rien bouffé en 60 km ! Ça sent hyper bon, c’est chaud et croustillant et on avale ça avec du fromage et du yaourt fait maison. Hop, 3 autres thés sucrés et on est au taquet. Il est temps pour Tomur de retourner au champs et pour nous de profiter du vent dans le dos. La dame nous met les restes de pain et de fromage dans un sac, on fait des photos à leur demande et c’est reparti.P1090771

On a une patate d’enfer et les paysages traversés font désormais passer la Cappadoce pour un terrain vague. Ça file à toute vitesse sur de la piste très roulante, impossible de s’arrêter. On freine seulement lors des passages auprès de nos amis les Kangals. On commence doucement à les caresser mais l’appréhension d’y perdre une main est toujours présente. Vers 19h, on pose la tente, presque à regret. Il ne reste que 20 km pour atteindre Kangal mais c’est trop pour arriver avant la nuit.

Le vent tombe, silence total, ça ronque profondément dès 20h30.IMG_4270

Au matin, on fait la connaissance de nos amis les moucherons-qui-te-piquent-sans-que-tu-le-saches-et-qui-te-laissent-des-boutons-pendant-3-jours. Je me félicite encore d’avoir déjeuné torse nu et en short.IMG_4273

Hop, 20 petits kils et nous voici à Kangal. Il y a bien quelques élevages de chiens au milieu des cimenteries. On aurait bien aimé en visiter un histoire de voir des chiots mais ça avait pas l’air accueillant. Il y avait des chiens de garde pour garder d’autres chiens encore plus gros.

IMG_4276

je voulaıs faıre une photo un peu plus sale maıs y’avaıt trop de temoıns

On se pose dans un hôtel afin de reprendre des forces. C’est le 1er jour du ramadan mais tous les restos sont ouverts et y’a du monde. On n’a pas du tout comprendre, peut-être qu’ils commencent le jeûne seulement le lendemain. On se tape une moussaka de chez moussaka, une vrai de vrai, rien à voir avec la brique surgelée recouverte de crème qu’on nous avait servi en Grèce. Je bave encore rien qu’à me souvenir de l’odeur des aubergines.IMG_4278

Ophélie m’accompagne aussi chez un Kuaför. Alors, attention, c’est une institution et il y a tout un rituel. C’est incroyable à quel point les hommes turcs sont soucieux de leur apparence, même dans des villages de campagne comme ici. Ça commence par une coupe, rapide pour moi puisqu’on rase tout à 5mm. Mais le gars s’applique comme si ça repoussera jamais, comme si j’allais pas porter une casquette poisseuse par-dessus ou comme si j’étais Brad Pitt. Ensuite rasage, à l’ancienne, avec désinfection du coupe-choux en enflammant de l’alcool dessus puis en y mettant une lame neuve. Le geste est précis, la carotide reste en un seul morceau. Il enchaine avec une épilation du duvet des joues et des oreilles à la cire chaude. C’est pas le moment le plus sympa, surtout pour 3 mini-poils invisibles. Puis vient le moment de la torche : il enflamme une mèche au bout d’un fin manche métallique et me brûle le duvet du haut des oreilles, par à-coup. On sent rien, à part un peu le cochon grillé. Un comble. Nettoyage des conduits auditifs, shampoing, eau de Cologne et c’est fini. Un truc à faire cette visite chez le coiffeur, ça donne l’impression d’être un notable.

Alors qu’on bouquine tranquillement dans la chambre, on entend du grabuge dans le couloir. Deux gars viennent de se bastonner. La ville est grande mais il a fallu qu’ils fassent ça dans un couloir, dans les 2 mètres carrés ou sont nos vélos. Bilan : rétroviseur d’Ophélie cassé. Pas grave, facilement réparable avec du scotch.

Le soir, ils remettent ça en plus violent et avec du renfort. Le catch commence, les chaises volent et la réception de l’hôtel (un cagibi avec un petit bureau et un PC) est détruite et les vitres fissurées. On descend, un des gars a pris le fanion d’Ophélie, on sait pas trop ce qu’il compte faire avec, se rendre ou crever des yeux. On lui gueule dessus et il le repose tout de suite en s’excusant. Les flics arrivent, séparent les protagonistes et on en profite pour exfiltrer les vélos en les montant à l’étage. Ça m’étonnerait pas que l’un d’eux ait essayé de les balancer quand il a été à cours de chaises. Le pauvre, il a dû se tasser les vertèbres.

Les mecs restent dans les parages, avec leurs gnons et leurs pulls troués, ça continue à gueuler. Une bien belle ambiance de cassos. Heureusement que c’est ramadan. On aurait quand même bien aimé connaître le motif, ça avait l’air vraiment sérieux. Peut-être qu’un des gars est fan de Kendji et que l’autre en a dit du mal. Mmmmm non j’crois pas en fait, c’est pas possible d’être fan de Kendji.

On dort pas super bien, on imagine facilement un gars venir canarder l’hôtel avec une kalachnikov ou alors faire un truc vraiment inhumain comme dérégler nos dérailleurs ou desserrer le porte-gourde. De plus, on est réveillé à 3h du matin par l’appel à la prière diffusé par les hauts-parleurs du minaret juste en face. On en peut plus de ce truc, ça ne nous manquera pas quand on quittera les pays musulmans. Au début, ça a du charme mais au bout d’un moment, c’est gonflant. Imaginez un petit frère hyper énervant avec un haut parleur vous faisant le cri le plus horripilant du monde en pleine nuit :  » AAAAHHHHRGGGHHAAAAARRRGGHHHAAAAYYYYYUUUUUOOOOOAAA !! ». C’est des sonorités auxquels nos oreilles épilées d’européens proprets ne sont pas habituées. Comme le Raï, la musique chinoise, Cindy Sanders ou les chants militaires russes. On arrive pas à s’y faire. Du coup, on se détend en écoutant de la vrai bonne zik : Hélène Segara, Willy Densey, Lorie et Las Ketchup.IMG_4300

Les 4 étapes qui suivent sont du Voyage à Vélo avec un grand V. Près de 5000m de grimpette en 4 jours à travers un paysage changeant et impressionnant et des routes désertes,  le tout magnifié par un effort physique intense et une petite pression concernant nos ravitaillements. Avec ces étapes, on bouffait en 2 jours ce qui aurait dû nous durer 3.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

En vrac :

  • On a subi une invasion de forficula auricularia, aussi appelé pince-oreilles par les ignares ne parlant pas le latin. Pendant une nuit, ils ont envahi nos sacoches, pourtant fermées. Il y en avait partout et on a passé 30 minutes à tout vider pour les chasser. Au moins une vingtaine par sacoche. On en retrouvera pendant les 4 jours qui suivent, ça se faufile partout ces saletés. L’un d’entre eux finira sur le réchaud et un autre se prendra un reste d’eau bouillante. C’est stupide, inutile mais ça fait du bien.
  • Ophélie a été attaqué par une abeille. Bon, c’est pas le truc de fou, j’aimerais vous dire qu’on a été encercle par une meute de loup mais on n’a pas eu cette chance. N’empêche que l’abeille a foncé dans sa bouche et qu’Ophélie a eu le réflexe de la fermer à temps, écopant d’une douloureuse piqure à la lèvre. Et même après ça, elle continuera à l’attaquer. Les 1ere larmes du voyage.IMG_4315
  • Juste à notre arrivée en haut d’un col à 1630m, un orage dromesque s’est déchainé. Heureusement qu’il y avait un abri car on a jamais vu de la grêle tomber avec un telle intensité et si longtemps. On reste bloqué 2 heures, la température chutant à 5°C. Un gars en camion nous proposera de nous embarquer mais on refuse tout net. On a 3 pain en réserve, on peut tenir un siège.IMG_4309
  • Ophélie reçoit le titre de Rotule d’Or pour ne jamais avoir flanché sur cet enchainement de longues étapes. Elle a pleuré pour une abeille mais elle rigolait dans les pentes à 10% ou quand la pluie nous tombait sur la gueule.

     

Les derniers kilomètres vers Erzincan sont éprouvants, les cuisses ont besoin de souffler. Malgré ça, on a presque envie de continuer et de garder ce rythme vélo-bivouac si entrainant. Surtout que la ville grouille de monde et de voiture, ça fait toujours bizarre après des jours dans le sauvage. Mais d’un autre côté, il devenait nécessaire de larver une journée sur un lit et de défoncer des trucs gras. Comme dirait un ami philosophe du Beaujolais : « Faut savoir manger gras des fois ». Bon, lui le fait tous les jours mais son conseil est bon.IMG_4339

On va au resto le soir et on assiste au spectacle ramadan. Tout le monde, nous compris, dans les starting-blocks, devant son assiette fumante, couverts en main.. Au top départ du minaret, c’est carnage dans l’assiette, tout disparait en 15 minutes, entrée-plat-dessert-boisson. Ensuite les mecs courent fumer dehors. C’est pas souvent qu’on voit des gens manger plus vite que nous.P1090885

 

TIKI – 7 juin 2016

Kangal est la ville du chien emblématique de la Turquie en générale et de l’Anatolie en particulier. Le hasard a voulu que ça soit le jour ou nous nous en éloignions que Tiki, mon petit chien adoré, l’opposé d’un Kangal, la mascotte de ma famille depuis 14 ans et le gros gâté de mon père est parti, les pattes devant.

P1090955

Ok, on pourrait dire que ce n’est qu’un chien, que c’est l’amour facile, que c’est pas grave… Mais non. C’était comme un bon pote, toujours là, toujours présent et fidèle, toujours content. Un pote muet mais expressif. Un pote capable de nous regarder dans les yeux juste après s’être léché les couilles et qui devenait dingue au mots « promenade » ou « chat ». Un chasseur hors paire capable de suivre la piste d’un sanglier dans le mauvais sens et de ne pas voir un cerf à 10m de lui. Un dominant qui se faisait piquer ses croquettes par des pies et qui paniquait au moindre orage. Un athlète capable de monter un escalier mais pas de le descendre. Un nounours viril en fait. Un bon toutou.

C’est des milliers de kilomètres qu’on a parcouru derrière lui. Il va beaucoup nous manquer. On ne peut qu’être triste et nostalgique.

P1090954