Mehmet, corbeaux et loup-cervier

    12/06/16  Erzincan – 15km avant Tercan = 83 km / +350m
    13/06/16  … – Kandilli = 75 km / +830m
    14/06/16  … – Erzurum = 41 km / +350m
    15 & 16/06/16  Erzurum = visa iranien et repos
    17/06/16  Erzurum – 10km avant Horasan = 78km / +270m
    18/06/16  … – Sirataslar = 56km /+770m
    19/06/16  … – Kars = 90 km / + 590m
    20/06/16  Kars = paperasse, encore

Commençons par un petite mise à jour du trajet effectué. Cliquez pour agrandircats

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On quitte tranquillement Erzincan, les rues et routes étant désertes en ce dimanche matin. Les gens doivent tous être devant Le Jour du Seigneur ou Telefoot. La route est magnifique et on ne se rappelle même plus la dernière fois qu’on a roulé sur un goudron aussi lisse. La vallée verdoyante laisse place à un canyon évasé et la route serpente le long d’une rivière. P1090935Les kilomètres s’enchaînent et comme on peine à trouver un coin d’ombre pour s’arrêter, la pause casse-croute n’a lieu qu’au bout de… 75 km !! Aaaarrrggghhh, c’était plus un estomac qu’on avait, mais un trou noir.P1090938
10 petits kilomètres de plus et on se trouve un spot de bivouac 4 étoiles : loin de la route avec herbe rase, rivière propre, pas de kangals et minarets à bonne distance. C’est là qu’entre en scène le scultpural Mehmet Buchannek.IMG_4345
Mehmet, les plus érudits d’entre vous l’auront deviné, est l’équivalent turc de Mitch Buchannon, le mec qui a passé 10 ans à courir au ralenti derrière les p’tit culs de la plage de Malibu.
Mehmet, il a même pas de maillot de bain. Pas grave, il utilise son bon vieux calbar en coton de presque tous les jours. Il est con ce Mehmet, il a 5 calbutes mais il met toujours les 2 même.
Mehmet, il surveille juste un méandre de l’Euphrate, ce long fleuve de 2780 km dont 455 en Turquie, le reste sinuant à travers des contrées moins propices à la baignade sauvage comme l’Irak, la Syrie et l’Arabie Saoudite. Le genre d’endroit ou 99% des noyades surviennent lors d’interrogatoires musclés de la bonne vieille école CIA. Pour ça, Mehmet ne peut rien faire.
Personne ne se baigne jamais ici et les bikinis retenant difficilement des mamelles siliconées sont plutôt rares, mais Mehmet reste vigilant, on sait jamais, il faut être prêt en cas d’ALERTE SUR L’EUPHRATE . Et comme dirait Mehmet : « Biz biraz eşek bağışıklık asla ».
Faudra qu’on vous fasse sa biographie complète, c’est vraiment un être à part.


Après une excellente nuit de sommeil, on reprend la route et c’est comme la vieille : du caviar. On ajoutera une nouvelle espèce à notre grande liste des animaux écrasés sur la route. Cette fois, c’est beaucoup moins marrant qu’un chat ou qu’un chaton : un Lynx Boréal, aussi appelé Loup-Cervier. Je mets des majuscules car c’est vraiment un prédateur magnifique, un Mehmet en version félin. Pas de chanson cette fois, je vois pas grand-chose à faire rimer avec « lynx », à part « larynx », « sphinx » et « stade de Reims ». Un peu tristounet.P1090923Un animal majestueux, 3 fois plus gros que le lynx ordinaire. Ça fait mal au cœur de voir celui-là, même si l’espèce n’est pas en danger à priori. M’enfin, quand on voit le peu de forêt qu’il reste en Turquie, ça doit pas être facile tous les jours pour ces gros chats mangeurs de chevreuils.
Le soir, on se dégote encore un bord de rivière au calme. Mehmet fera juste une toilette vite-fait cette fois, Mehmet n’aime pas la vase.IMG_4357
Au coucher du soleil, nous apercevrons un sanglier monstrueux. Les yeux injectés de sang, au moins 130 kg, il n’aura même pas peur quand je l’approcherai et ira se frotter tranquillement contre un arbre en faisant des bruits d’ours. Flippant, j’étais content d’avoir un zoom.P1090947
Dernière étape pour Erzurum vite avalée avec une petite route secondaire bucolique et une ligne droite de 20 km en faux-plat montant pour finir.

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La compote de goudron, un régal pour les pneus

De loin, ça avait l’air moche et de près, ça se confirme. On est donc à Erzumoche. Je n’ai pris aucune photo, vous n’avez qu’à imaginer une ville normale,  vous la bombardez et ensuite vous la reconstruisez n’importe comment en utilisant seulement les débris. J’exagère un peu. Y’avait quand même un superbe centre commercial de type Paris-Nord 2 avec détecteurs de métaux à l’entrée, de bien beaux magasins dans la plus pure veine « mondialisation » et des restaurants typiques comme Mc Donald, Domino’s Pizza et Burger King. Et c’est dans ce dernier qu’on échoue pathétiquement pour s’enfiler le plus gros burger possible. Ramadan oblige, mais c’était vraiment pas terrible. Ils font des steaks gout « cuisson au barbecue », mais ça se sent que c’est bidon.
On passe 3 nuits à l’hôtel. On pensait devoir rester 1 semaine à Erzumoche mais la procédure pour nos visas Iraniens est allé plus vite que prévu (malgré une bourde monumentale de Fred qui lit les mails trop vite…) et on a pu récupérer nos sésames dès le lendemain de notre arrivée. En 1h30 et 150 € (!!!!), c’est bouclé. La photo du visa d’Ophélie est collector. Déjà qu’à la base, le photographe du Pirée avait retouché Ophélie pour enlever les traces de bronzage panda, les gars du consulat iranien l’ont mis en noir et blanc et ont changé les proportions. Maintenant, on dirait une Djihadiste de 120 kg des années 70.P1090953
On reste le lendemain pour se reposer, on a les jambes en coton. Et puis il pleut, c’est pas plus mal.
On passe aussi un moment délicieux à mettre en ligne un article pour ce blog étincelant. La connexion de l’hôtel saute chaque fois qu’on change de page ou qu’on la rafraichit. Un jeu de patience que j’abandonne assez vite. Solution de repli :  le cybercafé en face. Je mets 3 plombes à me connecter, je charge les photos et… coupure d’électricité ! Un régale, respire Fred, respire, ne jette pas ce putain de clavier turc, recrache la souris, voilà, c’est mieux. Je tiens bon et boucle l’article les dessous de bras dégoulinant d’acide.
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On part ensuite avec pour objectif Kars, la prochaine grande ville à 210 km. Sur le papier, c’est une étape caviar avec une petite côte en échauffement puis 80 km de faux-plat descendant. Mais la nature, cette crevure adorée et détestée, en décide autrement en nous soufflant un bon gros vent de face qui me rend dingue – Ophélie la djihadiste gère tout ça sereinement – et nous scotch parfois à 12 km/h sur le plat. Dans ces conditions, tout est moche, tout est négatif et on s’arrête même pas quand des gars d’un chantier nous invite à boire un thé (en plein vent).

Dans un bled, un gosse court à côté de nous :
Lui :  »  Hello ! Michael Jackson ! »
Moi : « Hello ! Patrick Bruel ! »

J’avais rien trouvé d’autre sur le coup, désolé. Les gosses viennent souvent à notre rencontre, ces sacripants passent leur temps à jouer dehors plutôt que de s’enfermer sagement et de s’instruire devant une Playstation, sur Facebook ou devant Youporn Youtube. A chaque fois c’est « What’s your name ? » et nous on répond  » Mehmet » et  » Aïcha » (pour les rares fois ou ils s’adressent à la femelle Ophélie). C’est trop compliqué de s’appeler Fred et Ophélie, alors on a changé de nom et ça n’étonne personne. Ensuite le dialogue s’arrête là, ils ont lâché tout leurs mots d’anglais et  ils nous regardent en rigolant. On dit au revoir et on repart.
On sert les dents, faisons le plein d’eau à une station service et trouvons un spot 3 étoiles. Y’avait un peu trop de déchets et de moustiques pour la 4eme étoile, dommage. Et puis y’a trop de vent pour sortir Mehmet et son beau caleçon. IMG_4373
Encore une excellente nuit de sommeil et nous repartons. On est sur les vélo à 8h, pile quand le vent se lève. Génial, on n’est pas pote mais au moins on est synchro.

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Bricolage au bivouac : suppression d’un point dur dans le jeu de direction

On arrive à Horasan et devons nous arrêter, ce qui est assez rapide avec le vent. La ville est glauque et les habitants nous regardent comme si j’étais un dragon et Ophélie une licorne. Ils répondent à peine à nos bonjours et restent plantés là, à nous scanner. On dirait que tout les hommes errent sans but dans la ville; les femmes, comme d’habitude, sont invisibles. Des gosses nous demandent « What’s your name ? » puis « Money ».
Alors on traine pas et j’achète les même trucs que d’habitude :  2 gros pains, 2 kg de tomates, 1 kg de concombre, 500g de fromage, 500g d’olives, 1 kg de nectarine, 4 bananes, des spaghettis et c’est parti. Elles sont magiques nos sacoches : tu crois que c’est plein mais tu peux en rajouter à l’infini. On quitte la grande route pour s’évader dans la cambrousse. On le devine à peine à ce moment là, mais on entre – Hiiiiiiiiiiiiii !!! (cri d’angoisse) – dans la Dead Corbak’s Valley.  La Vallée des Corbeaux Morts, en français.
Ça commence par une route paisible dans les champs, vent de face, pour rappel.

P1090970Très vite on aperçoit les premiers corbeaux morts sur la route. Des corbeaux ! L’un des animaux les plus futés de la terre ! L’une des espèces, à l’instar des rats et des fourmis, qui survivrait à la fin du monde ! Voire même à la fin des 35 heures ! Bizarre.
Ensuite, c’est des décharges sauvages. Voici donc l’explication de tout ces oiseaux de malheur. Un bon repas d’ordure et un gros coup de vent semblent les attirer inexorablement vers un destin aussi funeste que bitumé. Mais c’est pas tout. On traverse ensuite les villages de la vallée. Horasan n’était qu’un avant-gout. Là, on se croirait sur le tournage d’un épisode de The Walking Dead. C’est pas la pauvreté qui nous effraie, on en a vu au Pérou et en Bolivie. Et puis les gens ne sont pas miséreux, ils vivent simplement sur un mode différent du notre (certainement bien plus durable et responsable soit dit en passant). Non, il règne une atmosphère étrange, on reçoit des mauvaises ondes. Ça vient surement de nous, ou alors du ramadan qui rend les gens plus ou moins amorphe en milieu de journée. On nous aurait peut-être même offert le thé si on avait pas traversé tout ça comme des balles. Pareil que pour Erzurum, aucune photo.
A cela s’ajoute des averses, certes rares, mais tombant systématiquement aux moments critiques : lors de la pause casse-croute, dans une montée à 10% ou t’as pas du tout envie de t’arrêter, et lors du montage de la tente. On en rigole après coup de tout ça et ça fait des trucs à raconter mais on a passé une journée pourri à se demander ce qu’on foutait là.

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mais c’est jolie quand même

On se pose super tôt, claquons une sieste et réparons tout ça avec un repas au top. Ophélie a mis un 19/20 à mes pâtes, c’est pas rien, c’est même un record. Malgré le réchaud qui faisait des siennes et la pluie qui tombait (la Loi de Murphy…) on a fait suer des oignons à la poêle, versé dessus une boîte d’aubergine cuisinées avec des tomates, des vache-qui-rit pour bien lier, et mélangé le tout aux spaghettis. Une tuerie, ça va mieux.IMG_4376
Un gros dodo au calme et nous enchainons avec la dernière étape, avec – tiens quelle surprise ?! – le vent de face. Mais nos efforts sont enfin récompensés avec des paysages alpins sublimes et des forêts de pin sylvestre. Ça fait du bien de voir des arbres. La Turquie semble suivre poussivement un programme de protection mais y’a du boulot. On croise un village perdu dans la montagne, les conditions doivent être rudes en hiver.

 

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Un col à  2368m et nous basculons dans la vallée suivante, en descente. Un dernier village Walking Dead en plein travaux – de quoi, impossible de le dire tellement c’est le bordel – et nous retrouvons la grande route. A la station service, les gars sont sympas et nous installent à l’intérieur. Ça ne leur pose pas problème qu’on mange devant eux et ils nous offriront même un thé. J’achète un petit paquet de crackers en forme de poisson, c’est mignon, j’me dis que ça plaira à Ophélie. Mais en fait non, car ça a vraiment le gout de poisson. Moi j’aime bien, c’est comme manger une pomme qui a le gout de banane, surprenant. Ou comme manger des croquettes pour chien avec gout pour chat.
Encore 30 km et on atteint enfin Kars. On redoute un peu la ville mais ça va : ni décharges en vue ni corbeaux morts et le centre-ville est carrément sympa. Les gens se retournent sur nos vélo, mais pas comme si des flammes sortaient de nos pneus et qu’un arc-en-ciel nous suivait. On est surpris de voir si peu de femmes voilées, on est même surpris de voir tant de femmes, seule ou entre copines. La ville est pour moitié kurdes, la religion est moins présente. On se dégote un hôtel un peu mieux que d’habitude, l’anniversaire d’Ophélie approche, faut pas déconner. Un truc avec des draps à la bonne taille et une douche terminée. Et même la TV avec un France-Suisse de l’Euro 2016 aussi passionnant qu’un bilan comptable en croate.
On passe la journée du lendemain à planifier notre séjour en Iran et à bosser sur les visas. Ça se goupille pas mal du tout. Très bientôt, vous pourrez voir Ophélie dans sa tenue mi-ninja, mi-Izzie-malade.

Nous entrerons en Iran le 28 juin, d’ici là, vous aurez droit à une dernière fournée de « Mehmet et Aïcha font du vélo en Turquie » avant de passer aux « Pieds devant en Iran ». Ça rime, c’est trop beau.

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24 commentaires sur “Mehmet, corbeaux et loup-cervier

  1. Formidable et passionnante aventure ! Mehmet et aicha me rappellent quelqu’un et quelqu’une, bizarre
    Ophelie reprends tes crayons pour enjoliver encore plus ces récits .
    Bonne route

  2. Ophelie, tu pourrais crocheter un nouveau calcon pour ton homme!!! passez bien la frontiere! ici temps pourri, pourri, pourri!!! il pleut des cordes et les temperatures n’exedent pas 13degres. vive les vacances!! bisous à vous deux

  3. Non mais sérieux vous avez pas peur que memhet soit un tueur en série. Vous suivre comme cela c’est trop louche, prudence à vous…….
    😉

  4. Toujours un régal de vous lire . On attend d’une semaine à l’autre la News c’est sympa de s’évader à travers vos récits., ici cela manque de croustillant. Pluie, pluie encore et pluie toujours … Comme l’a écrit Claire . heureusement notre escapade bretonne nous a permis de rouler décapoté, cheveux aux vents , chantant à tue tête, et donnant des coups de coucaracha lors des passages en ville . Un peu ringard mais les enfants ils adorent .
    On pense fort à vous nathalie
    Nb : chemise bientôt terminée pour Christian

  5. Putain c’est un truc de ouf, une énigme digne des plus grands mystères de l’humanité, Benoit a la même stratégie de gestion de ses caleçons que Mehmet !!! un vrai sujet de thèse en psychologie « la gestion des caleçons en voyage à vélo : syndrome de radinisme aigu ou symptôme latent d’un traumatisme de la séparation ? » Très joli le buff/voile iranien ! L’Iran c’est complètement fou… dépêchez vous!

  6. À tous les followers du monde entier
    N’oubliez pas l’anniversaire d’ophelie
    Don’t Forget the birthday of Ophelie

  7. C’est toujours aussi agréable de vous lire là je sent que ça devient un peu moins drôle, Ophélie en voile ça provoque des… comment dire… mal au ventre…. Ici les vacances commencent plus qu’humide. La nappe phréatique est au max. et la vitamine D au plus bas. Je vais me mettre au vélo en forêt de Chantilly . Bises.

    • T’inquiètes, l’Iran est un pays tout de même très accueillant, surtout pour les touristes à vélo.
      Bon, faut que tu fasses des ateliers « vêtement de pluie », on pourra te donner des conseils couture 😉

  8. Coucou les deux fous. Même si je ne laisse pas de commentaires je lis -presque- régulièrement vos histoires.
    Je ne connaissais rien à la Turquie… je découvre des paysages que je n’aurai pas imaginé. Et même si j’attends certains pays en particulier, je dois dire que la Turquie semble déjà plutôt sympathique (mis à part les chiens que je préfères ne jamais avoir à croiser de ma vie)
    Vivement qu’Ophélie diffuse ses dessins ou écrive un article, histoire de nuancer un peu ce récit.
    PS: A quoi sert la photo sur un visa pour l’Iran? Entre les cheveux non visibles, la couleur des yeux supprimée et les traits du visage déformés… ils ne vont pas reconnaitre grand chose.

  9. Oh dis donc, t’as même pas essayer de prélever un steak sur le sanglier ? je ne te reconnais plus ! Pour vos problème de wifi, j’ai remis celui de ma box en route rien que pour vous ! Z’avez un spot de malade à présent (faut juste trouver une bonne antenne…). Ah enfin c’est pas trop tôt, l’Iran est à votre portée mais quand même en octobre ça fait tard !

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